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Press: Le Monde

LE MONDE DES LIVRES | 13.12.01 | 17h19 La révolte des hommes-poussière. Dans son troisième roman, aux étranges résonances, le Soudanais Jamal Mahjoub retrace l'épopée insurrectionnelle, menée au XIXe siècle, par l'imam Mahdi contre les puissances colonisatrices

LE TRAIN DES SABLES (In The Hour of Signs) de Jamal Mahjoub. Traduit de l'anglais (Soudan) par Madeleine et Jean Sévry, Actes Sud, 342 p., 21,9 € (143,65 F).

Sous un soleil d'enfer, une ligne de rails se répand entre rocs et pierres avec la fluidité du mercure. Il s'agit de construire une voie ferrée dans le désert de Nubie, enfoncer un million de piquets de métal jusqu'au cœur du sous-sol conquis, ancrer la colonisation britannique au pays des afareet (djinns jaillis de la fumée) et des bachi-bouzouks.
Les scorpions grouillent. Les hommes sont terrassés par les fièvres, crampes, insolations. Le sable cache des insectes et des épines vénéneuses qui percent les semelles des bottes. Jadis, il y avait ici un océan, et l'on trouve aussi des ossements de poisson calcinés.
Le sable est partout chez Jamal Mahjoub, surdoué romancier soudanais de quarante ans. S'abattant en un asphyxiant nuage de poussière, s'enroulant comme un châle autour des épaules de qui s'aventure dans la contrée des lézards et des chacals, transformant le nomade en un fantôme dément, il hante les rêves du héros de La Navigation du faiseur de pluie (1). On le retrouve tourbillonnant dans les rues tortueuses de la casbah d'Alger, où l'érudit musulman à peau noire du Télescope de Rachid croupit dans une prison en songeant aux ermites qui, dans le refuge de montagnes impénétrables jadis habitées par une secte de fanatiques hors-la-loi, se vouèrent à l'observation des astres (2).
Sable, ordre sublime des corps célestes et profondeurs de la terre : obsession des trois livres écrits à ce jour. Né à Londres, où son père travaillait à l'ambassade du Soudan, élevé à Khartoum, Jamal Mahjoub a passé en Angleterre un diplôme de géologue, pour satisfaire un rêve d'adolescent, explorer les racines des mondes où nous vivons, et participer au développement du pays natal : " C'est pour les mêmes raisons que beaucoup d'écrivains africains ont une formation scientifique, de géologues, chimistes, physiciens. Mais, quand je suis revenu au Soudan après mes études, je me suis rendu compte que nombre de géologues y étaient chômeurs."
Mahjoub s'est retrouvé employé de banque et coursier à moto à Londres, est parti au Danemark, y a fondé une famille, tâté du journalisme, joué au bibliothécaire, s'est mis à écrire. Très critique à l'égard des anglophones, qui ne jugent pas la littérature en termes d'œuvre en gestation mais selon des urgences commerciales, et plébiscitent des romans fracassants pour supermarchés, Jamal Mahjoub entend écrire pour répondre aux questions qu'il se pose, sur son identité et celle de son pays. Assez autobiographique, La Navigation du faiseur de pluieretraçait en partie son embauche dans une société de recherches pétrolières, son retour dans un Soudan "en deuil", en proie aux querelles raciales et religieuses, dans une Afrique devenue le " théâtre burlesque et féroce où la guerre et la famine ne jouent d'autres rôles que d'attraction secondaire", l'" arène des temps modernes"où " les chiens perdent la foi et, enragés, courent à travers les rues en espérant que quelqu'un les délivrera de leurs souffrances". On y visitait la maison d'un religieux qui prétendait être en relation avec les divinités antiques et affirmait pouvoir sauver son peuple de la famine. Le Train des sables, roman historique, fait référence à un "messie" qui berça l'enfance de Jamal Mahjoub : Mahdi, cet imam qui, à la tête d'une armée de derviches, bouta au XIXe siècle les Turcs hors du Soudan et donna naissance à un parti indépendantiste. Mahjoub voit des correspondances entre l'épopée de cet insurgé mystique qui prétendait avoir été visité par le Prophète et la révolution islamique actuelle.
Qui est Mahdi, à l'" air de chèvre triste"? Pour le khédive au pouvoir, pour les oulémas, les marchands d'esclaves (les Africains du sud du Soudan sont "enrôlés" par les musulmans du Nord), les alliés égyptiens, anglais, c'est un "escroc des champs de foire", un illuminé en délire ayant endoctriné enfants, vieillards, infirmes, femmes tatouées, lépreux aux doigts rongés. Pour ses disciples, c'est un saint "précédé d'un voile de lumière", le sauveur osant défier l'autorité des vaniteux, combattre les impôts injustes et le sort indigne fait aux pauvres, chasser les infidèles et tous ceux qui ont perverti le sens de l'islam. Mahdi mène une guerre sacrée contre "la foi corrompue", la tyrannie, l'Occident. Il incarne la révolte des hommes-poussière, en rage d'être écrasés par le mépris des paons qui "déploient leurs plumes, semblables à de belles dames examinant leur jeu au cours d'un après-midi de bridge".
Evoquant, de 1881 à 1898, la campagne de l'apôtre des déshérités, la prise d'El Obeid, la bataille fatale de Shaykan, les aveuglements de l'apostasie, le calvaire d'une jeune femme considérée comme une sorcière et la dévotion du pèlerin Hawi sanguinairement pendu, Le Train des sables s'appuie sur sa puissance d'évocation poétique et l'inextricabilité des messages fondamentalistes, qui s'abritent derrière les préceptes de la religion pour fanatiser une population ivre d'épurations.
(1) Actes Sud, 1998. (2) Actes Sud, 2000 ; Babel n°492.
Jean-Luc Douin

Jamal Mahjoub
Jamal Mahjoub confesse avoir écrit sous deux influences : "Celle de ma mère, anglaise, dont le salon était plein de romans de Henry James, Thomas Hardy, Agatha Christie, Walter Scott. Et celle de mon père, dévolu à la littérature arabo-africaine, en particulier au meilleur écrivain soudanais, Tayeb Salih, dont le chef-d'œuvre, Saison de la migration vers le nord (éd. Sinbad), fut pour moi une révélation. D'un voyage aux Etats-Unis, mon père avait aussi ramené une biographie de Sammy Davis Jr, un disque de Martin Luther King, un livre sur Sidney Poitier et des essais de James Baldwin."
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.12.01

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